Il y a des gens dont la carrière ressemble à une carte du monde qu’on déplie lentement. Thierry Merckling est de ceux-là. Quarante ans dans la protection des plantes à travers la planète, un secteur technique, discret, mais dont dépend la totalité de l’alimentation de l’humanité. Quarante ans à en comprendre les ressorts, à anticiper les virages avant les autres. Depuis 2021, il conseille Mycea. Portrait.
Apprentissage des codes de l’industrie
Thierry Merckling, senior Advisor chez Mycea, démarre sa carrière dans les années 1980, à l’époque où la chimie de synthèse règne sans partage sur l’agriculture. Il travaille chez les grands groupes qui fabriquent les solutions dont dépendent des millions d’exploitations. Il en apprend la logique industrielle : investissements massifs en R&D, cycles longs. Il y découvre aussi la concentration entre quelques multinationales : Corteva en Amérique du Nord, Bayer et BASF en Europe, Syngenta désormais chinoise, UPL pour l’Inde, Sumitomo pour le Japon.
C’est ainsi qu’il a vu les premières fissures apparaître dans le marché de la chimie.
La chimie victime de son efficacité
Quand on l’interroge sur l’état du biocontrôle, Thierry Merckling évoque les faiblesses du secteur sans concession.
« D’un côté, l’investissement mondial en R&D pour la chimie de synthèse se compte en milliards de dollars chaque année. De l’autre, les budgets alloués au biocontrôle se chiffrent, au mieux, en dizaines ou en quelques centaines de millions », souligne-t-il.
Cela explique pourquoi 80 % de la protection des cultures reste chimique, et pourquoi des segments entiers comme les herbicides biologiques sont quasiment vierges. Cela explique également qu’il n’existe pas encore de solution de biocontrôle pour la grande majorité des combinaisons culture-maladie, particulièrement dans les grandes cultures (céréales, maïs, soja, oléagineux) qui représentent les plus gros volumes mondiaux et restent quasi exclusivement chimiques.
Dans ce contexte, le biocontrôle s’est d’abord développé et principalement sur les cultures spécialisées à forte valeur : vigne, fruits, légumes. Sur ces produits frais, la réglementation et la grande distribution imposent des seuils stricts de résidus de pesticides, ce qui a créé un marché solvable pour les solutions biologiques.
« Le nombre de molécules chimiques autorisées en Europe et en France a reculé de près de 80 % depuis les années 1980″.
Loin des simplifications rapides, Thierry Merckling refuse d’opposer un biocontrôle vertueux à une chimie condamnée. La chimie de synthèse a été adoptée massivement parce qu’elle fonctionnait, radicalement. Mais cette radicalité a conduit à ses propres limites.
Les résistances des maladies et des ravageurs aux intrants de synthèse se sont multipliées, certaines familles de fongicides ont perdu leur efficacité, et les conséquences sanitaires et environnementales se sont fait sentir.
Le nombre de molécules chimiques autorisées en Europe et en France a reculé de près de 80 % depuis les années 1980. Les moyens alloués au biocontrôle, bien que toujours modestes, sont aujourd’hui portés par l’émergence d’un grand nombre de start-ups dédiées et par les investissements récents des entreprises historiques du secteur.
Le biocontrôle est devenu structurellement nécessaire. Mais nécessité ne vaut pas adoption.
Biocontrôle : pourquoi les agriculteurs hésitent encore
L’expert international le dit sans détour : les agriculteurs sont des professionnels, de plus en plus engagés pour l’environnement, mais ils attendent néanmoins l’efficacité et la prévisibilité économique. Sur ces deux points, le biocontrôle doit convaincre.
Là où un fongicide de synthèse vise l’éradication, le biocontrôle cherche à restaurer un équilibre.
L’approche est très différente : elle suppose d’ avoir une vision globale qui combine la prévention, la surveillance des maladies et ravageurs, des interventions uniquement lorsqu’elles sont nécessaires, et une préférence pour les méthodes alternatives. C’est ce qu’on appelle la protection intégrée.
Par ailleurs, la chimie bénéficie de décennies d’économies d’échelle et de prix bas. Hors label bio, le consommateur final ne valorise pas le surcoût. Les agriculteurs arbitrent donc encore souvent en faveur de la chimie.
Pour relever ce défi, le biocontrôle doit mettre au point des technologies et des stratégies de production économiquement viables et compétitives.
Tant qu’efficacité documentée et coût compétitif ne sont pas réunis, l’adoption reste partielle.
L’IPM, le vrai champ des possibles
La protection intégrée – IPM (Integrated Pest Management) – est aujourd’hui le cadre où se joue l’avenir du biocontrôle. Le conseiller de Mycea y consacre d’ailleurs une large part de son activité en tant qu’administrateur et formateur de l’Académie du Biocontrôle et de la Protection Biologique Intégrée.
Le principe de l’IPM repose sur un constat partagé par les producteurs et les scientifiques : aucune solution ne peut répondre seule à l’ensemble des pressions sanitaires qu’affronte une culture. Il faut combiner des modes d’action différents : alterner les familles de produits, travailler sur la prophylaxie (choix des espèces, rotations, gestion des sols, haies, santé des sols), la prévention et la surveillance des risques autant que sur les interventions.
C’est ce qui fait des produits de biocontrôle des intrants stratégiques : ils diversifient les interventions et s’insèrent dans un programme de lutte. Leur mode action présente d’autant plus d’intérêt qu’il est souvent multiples et que cette diversité est un atout dans les strategies contre l’apparition de résistances.
Les programmes de traitement qui suivent le principe de l’IPM recommandent de limiter les fongicides chimiques uni-cibles les plus efficaces à un ou deux passages par saison.
Or certaines cultures nécessitent jusqu’à 25 passages dans les situations sévères. Le biocontrôle permet alors de constituer des programmes de lutte complets et de remplacer certaines molécules désormais interdites.
C’est exactement là qu’il manque des produits suffisamment fiables, efficaces et économiquement viables. Le saut qualitatif suppose les deux conditions simultanément.
Très peu d’acteurs s’attaquent frontalement aux deux.
Mycea, l’industrialisation comme mot d’ordre
Quand Dominique Barry-Etienne cofondatrice de Mycea et Thierry Merckling se rencontrent, il comprend que la dirigeante porte une vision qui peut faire sauter les deux verrous en même temps. Pour l’expert, la valeur stratégique de Mycea tient à la plateforme et la stratégie de recherche mise en oeuvre au sein de Mycea.
Sur l’efficacité, la deeptech montpelliéraine explore un territoire presque vierge. L’industrie du biocontrôle a largement épuisé les bactéries et les levures. Les champignons filamenteux, eux, restent inexplorés : selon les analystes du secteur, Mycea serait la seule entreprise au monde à disposer de ce niveau d’expertise sur cet organisme. Deux concurrents très récents commencent à peine à s’y intéresser
Les extraits fongiques offrent des mélanges complexes de métabolites agissant simultanément sur plusieurs cibles, un mode d’action multi-site par nature. Pour les pathogènes, contourner un tel mécanisme est infiniment plus difficile que de s’adapter à une molécule uni-cible.
Thierry Merckling connaît la valeur de cette propriété pour l’avoir vue à l’œuvre : Sérénade, l’un des biocontrôles les plus diffusés au monde doit son efficacité à l’action conjointe trois substances naturelles brevetées ensemble. Mycea pousse cette logique encore plus loin.
Enfin, Mycea n’est pas une entreprise d’un unique produit.
C’est un moteur d’innovation continue, fondé sur plus de 750 souches fongiques sauvages propriétaires, transformées en 2000 extraits actifs criblés systématiquement. Cette plateforme est conçue pour produire de nouvelles solutions qui vont permettre de répondre a des problèmes et des demandes de solutions sur de nombreux marchés et segments de marché.
“C’est une attente au plus haut niveau des acteurs du secteur, agriculteurs, techniciens et conseillers, distributeurs et industriels” assure-t-il.
Sur les coûts, la start-up attaque par deux leviers qu’il identifie comme les seuls capables de produire un basculement durable. Le premier : une efficacité à très faibles doses (moins de matière active par hectare), donc moins de coût par application. Le second : l’optimisation industrielle de la fermentation sur de gros volumes, via un partenariat avec l’INRIA qui développe des modèles prédictifs de croissance fongique.
L’objectif est d’atteindre des coûts compétitifs avec ceux de la chimie. Si le pari est tenu, il lève le principal obstacle à l’adoption large.
.
L’agriculteur de 2050 pour horizon
La contribution de Thierry Merckling à Mycea se résume en peu de mots : apporter à l’entreprise le recul sur le secteur et ses besoins réels.
Mycea n’est plus un laboratoire. C’est une plateforme industrielle qui priorise les filières et les géographies qu’elle cible. Sans ce recul, la démarche de R&D pourrait bénéficier de la meilleure science du monde, les produits mis au point n’atteindraient pas leur marché, ou l’atteindraient trop tard.
Thierry Merckling contribue à la construction de la stratégie de Mycea. Il accompagne l’équipe dans la définition – dans les meilleurs délais – des solutions de protection des plantes pour répondre aux attentes de pour l’agriculteur de 2050.
Un professionnel qui doit composer d’ores et déjà avec la complexité : l’évolution permanente des pressions de maladies et ravageurs, la réglementations qui veillent à la santé des consommateurs, une boîte à outils de solutions disponibles qui se vide et des programmes de protection intégrée d’une complexité croissante qu’il faut mettre au point .
C’est aussi un agriculteur qui juge un produit de biocontrôle sur les mêmes critères qu’un produit chimique : résultats en conditions réelles, coût par hectare, régularité.
Enfin, en biocontrôle plus encore qu’en chimie, il faut savoir expliquer pourquoi un produit fonctionne, comment, quand l’appliquer, et où l’insérer dans le programme de traitement. Cette pédagogie ne s’improvise pas. Elle distingue les biocontrôles qui s’installent durablement de ceux qui restent confidentiels.
Ce que Thierry Merckling apporte à Mycea ne se résume ni à un réseau ni à un carnet d’adresses. C’est quarante ans de secteur, une lecture du vivant, une appréciation des marchés et des acteurs qui peut faire la difference en matière de réussite entrepereuniale. Mycea a la chance rare d’en bénéficier.
Thierry Merckling – Repères
Ingénieur agronome de l’INA-PG – aujourd’hui AgroParistech - Thierry Merckling débute sa carrière sur une station de recherche en sélection végétale au Sénégal, puis rejoint les Chambres d’agriculture du Nord-Est comme conseiller agricole.
Après une première partie de carrière dans l’agrochimie, où il acquiert une forte expérience en protection des plantes et dans le domaine des semences et de l’amélioration végétale, il s’engage en 2003 dans une activité de conseil indépendant pour accompagner start-ups et industriels, et fonde TMBD Conseil. Il rejoint AgraQuest en 2006, une biotech américaine pionnière du biocontrôle, en tant que Directeur Exécutif pour la région Europe Afrique Moyen Orient . Il y dirige le développement de la société jusqu’au rachat de la société par Bayer (2012) . Il intègre alors les équipes européennes de Bayer, en charge du portefeuille de biosolutions
Ayant repris ses activités de conseil depuis 2015, il collabore entre autres avec Dunham-Trimmer pour plusieurs études économiques. Administrateur trésorier d’IBMA France (2007-2013), et administrateur de l’Académie du Biocontrôle.
Il accompagne MYCEA depuis 2021.
